10 août 2006

Quand l'auto devient une muse !

Notre amie Irène nous fait partager un petit moment du quotidien où le sujet de l'automobile a initié sa pensée et suscité ce petit texte.

Valse-hésitation DES CHANGEMENTS DE MENTALITÉ

L’unique serveuse s’affaire à ouvrir les grandes portes-fenêtres du café. La rue est presque déserte. C’est un magnifique matin d’été où la caresse de l’air frais efface le souvenir de l’étouffante chaleur humide des derniers jours. Il est un peu plus de 6 heures. Un client entre deux âges franchit le seuil de l’entrée et s’empare nonchalamment du Journal de Montréal avant de s’installer à une table quelque peu en retrait. Sa silhouette alourdie s’affaisse sur la chaise qui est sur le long du mur pendant qu’il commence à feuilleter sans conviction les pages du quotidien.

Quand la jeune serveuse s’approche d’un air avenant, un café dans une main et un menu dans l’autre, il tente d’engager la conversation, il semble avoir beaucoup de temps devant lui, mais la jeune femme s’éloigne avec un sourire d’excuse pour aller arroser les jardinières alors qu’il lui explique à distance qu’il a besoin de prendre un bon déjeuner parce qu’il a très mal dormi et qu’il doit refaire ses forces. Il commande le spécial, deux œufs miroir, et se plonge dans la lecture d’une page du journal qui retient son attention.

Au moment où ses œufs lui sont servis, il s’exclame devant la généreuse assiette garnie de p’tites patates et de fruits frais. Quand son regard se déplace vers la serveuse à qui il s’adresse, il aperçoit le cuisinier dans l’embrasure de la porte de la cuisine. Pendant qu’elle continue la mise en place des tables, les deux hommes bavardent. Le cuisinier est un jeune Français installé à Montréal depuis peu. Son compère est carrossier depuis 30 ans. Il travaille actuellement pour la STCUM.

Le mot « carrossier » capté par mon oreille indiscrète m’entraîne dans une rêverie où les princes et les princesses des contes de fées se déplacent dans des carrosses dorés. Je pense à Cendrillon dont le carrosse risque de se transformer en citrouille. Un carrossier, ça doit certainement aimer bichonner, caresser et dorloter les « chars » du Québec qui ne sont ni des charrettes ni des chars d’assaut, que les dieux nous en préservent!, mais sans doute plutôt les « cars » de la langue anglaise qui, « anyways », viennent aussi du « carrus » latin. Je me dis qu’un carrossier fait probablement le travail d’un « débosseur » ou débosseleur. Un vrai métier de gars, dans mon esprit, c’est-à-dire dans ma rêverie imprégnée de sexisme qui oublie quelque peu que des métiers non traditionnellement féminins sont aujourd’hui pratiqués par des femmes. Les carrossiers, donc, qui réparent et soignent les carrosseries des véhicules motorisés, doivent d’abord aimer leur « char » et ensuite leurs enfants et leur femme.

Le bon diable raconte qu’il vit à Repentigny où il ne se déplace plus qu’en scooter. Il vient d’en acheter un qui ne lui a coûté que $3,000.00 tout compris, même le casque protecteur, il ajoute qu’il est aussi propriétaire d’un VUS qu’il n’a pas fini de payer et qui lui coûte très cher en essence, il fait allusion aux nombreuses hausses récentes de prix. Le cuisinier réagit et lui répond qu’il avait comme projet de s’acheter un véhicule utilitaire sport quand il est arrivé ici. Le carrossier proteste en disant qu’on n’a pas besoin de VUS en ville. Son nouveau copain, qui ne connaît nos hivers que par ouï-dire, réplique que c’est certainement bien utile dans la neige, même s’il se contente actuellement d’utiliser Communauto. Ces quelques minutes de conversation se terminent sur les changements climatiques, les émissions de gaz à effet de serre et la nécessité de changer nos comportements.

Il me semble avoir assisté à une valse-hésitation verbale où les protagonistes ont oscillé entre des désirs contradictoires. Quelques pas en avant, quelques pas en arrière. Une espèce de tiraillement entre les charmes de l’appel de la voiture et la pertinence des préoccupations environnementales d’un certain « discours ambiant ». Dans ce bref échange verbal entre deux inconnus, alors que la ville se réveille très lentement, les attraits du véhicule motorisé sont confrontés aux changements climatiques.

N’aurions-nous pas raison de croire que ce type de conversation est actuellement monnaie courante autour de nous? Les indéniables progrès du moteur à combustion ont maintenant atteint des limites, notre foi dans la voiture commence à se fissurer. Un changement de mentalité est peut-être en train de se tracer discrètement un petit chemin. La « démocratisation » de la société de consommation nous avait transformés en faux princes et fausses princesses qui ont rêvé de rouler carrosse dans les « chars » rutilants que la publicité nous a proposés comme instrument de valorisation personnelle et insigne de distinction sociale. Les petits pas de tout un chacun vers un hypothétique processus de changement de mentalité me semblent se multiplier. Notre foi dans la voiture et le culte que nous lui vouons sont possiblement en train de s’ébranler. Nous semblons vouloir faire d’autres choix qui, cependant, bien sûr, se heurtent aux résistances du discours dominant.

Le souci de l’environnement évoqué plus haut n’est pas uniquement traversé par des préoccupations environnementales au sens le plus étroit, il englobe aussi de façon plus large le souci de l’être humain qui fait partie de la planète et qui ne survivrait pas ou ne survivra pas à sa désintégration. Constater qu’il y a trop d’autos qui roulent trop vite dans les rues du Plateau c’est souhaiter que ça change pour que la personne puisse retrouver la place qu’elle a y perdue au fil des années. La forte densité de la population du quartier y commande un environnement plus sain, plus sécuritaire et plus convivial. « Tasser » les êtres humains au profit des voitures ne sert certainement pas les intérêts véritables des résidents. La santé, la sécurité et la convivialité constituent des valeurs plus sures que la rutilance et la performance que nous propose la publicité pour les véhicules motorisés tout en nous rendant aveugles à la voracité qui la sous-tend.

Les processus historiques sont lents et les changements de mentalité des individus aussi. Mais il ne faut peut-être pas sous-estimer la force tranquille des propos hésitants et contradictoires échangés à bâton rompu. Ce type de valse-hésitation n’est pas sans conséquence. Les doutes qui y sont semés préparent un terrain propice aux changements de mentalité.

Posté par maisonaurore à 16:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Quand l'auto devient une muse !

Nouveau commentaire